Tout ce qu'un projet reçoit arrive par mail : devis, situations, attestations, avis de contrôle. Faire lire ces pièces par l'IA n'est que la moitié du chemin. L'autre moitié, c'est d'établir soi-même la vérité qui permet de la juger.
Reprendre la main sur nos outils de dessin
Les logiciels de dessin comptent aujourd'hui des milliers de variables qui dépendent toutes les unes des autres. En tenir la cohérence à la main n'est plus humain. Nous avons confié ce travail à l'IA, pour porter notre propre charte et revenir à l'essentiel : concevoir et dessiner.
Matthieu Coquery Architecte, associé fondateur d'OVGA
Tout se tient, et c'est devenu le problème
Un logiciel de dessin d'architecture, aujourd'hui, ce n'est plus une planche à dessin. C'est un système de variables : des calques par dizaines, des combinaisons de calques, des jeux de stylos, des substitutions d'affichage, des vues, des échelles, des attributs de matériaux, de surfaces, de hachures, un carnet de mise en page. Chacune de ces variables dépend des autres. Une vue n'a de sens que par sa combinaison de calques, qui n'a de sens que par le jeu de stylos qu'elle appelle, qui n'a de sens qu'à l'échelle où on imprime.
Leur nombre a grandi sans qu'on s'en aperçoive. Notre fichier modèle, le gabarit dont partent tous nos plans, compte cent trente calques et plus de mille attributs, pour une agence qui dessine des bureaux. Tout se tient. Et parce que tout se tient, une seule variable mal réglée se propage partout : une vue qui ne s'ouvre jamais deux fois pareil, une jonction parasite entre une cloison et un faux plafond, une légende en triple sur une planche.
Maintenir la cohérence à la main n'est plus humain
Il faut le dire simplement : tenir cohérent un tel ensemble, à la main, n'est plus à la portée d'un architecte, ni d'une équipe. Pas par manque de rigueur. Par arithmétique. Personne ne relit cent trente calques croisés avec vingt combinaisons et dix-huit vues après une journée de chantier. Alors on ne relit pas. Le gabarit vieillit en silence, chaque projet hérite de ses défauts, et l'on finit par accepter une cohérence approximative comme si elle était la nature du métier.
La réponse habituelle est le fichier modèle standardisé, livré avec le logiciel ou acheté à un tiers. Il est cohérent, en effet. Mais il n'est pas à nous : il porte les choix graphiques de quelqu'un d'autre, sa façon de nommer, d'épaissir, de découper. On y gagne la propreté, on y perd sa main.
Ce que nous avons trouvé
Cet été, nous avons trouvé le moyen de faire ce travail de cohérence sans le faire à la main. Une intelligence artificielle, reliée au logiciel, lit le modèle ouvert réglage par réglage et se laisse interroger en langage naturel. On lui demande la liste exacte des vues sans combinaison de calques : elle la donne. On lui demande de compléter la matrice qui relie chaque vue à ses réglages : elle propose, on vérifie, on applique. Ce qui prenait des semaines de relecture que personne ne faisait prend une soirée, et se refait à volonté.
La première lecture complète, le 20 juillet, a mis noir sur blanc ce que nous sentions sans le voir. Peu importe le détail. Ce qui compte, c'est qu'à partir de ce jour la cohérence du modèle a cessé d'être une intention pour devenir une chose que l'on constate, que l'on corrige et que l'on tient.
Nous n'avons pas acheté un modèle propre. Nous avons rendu le nôtre tenable.
Notre propre charte, enfin cohérente
Le gain n'est pas le nettoyage, c'est la liberté qu'il rend. Nous pouvons sortir du fichier modèle standardisé et porter notre propre charte : nos noms, nos épaisseurs, nos vues métier, nos planches, dans un ensemble parfaitement cohérent parce que sa cohérence est vérifiée mécaniquement et non espérée. Un plan OVGA se reconnaît, et il se reconnaît de la même façon sur tous les projets.
Et cette charte n'est plus figée. Le même moyen qui la vérifie permet de la faire évoluer : ajouter une vue métier, changer une convention, enrichir une bibliothèque, puis contrôler que rien ne s'est déréglé ailleurs. Un pipeline d'enrichissement et d'évolution stable, où chaque changement est proposé, montré et validé avant d'être appliqué, sur le projet ouvert, la main restant à l'architecte.
Pour revenir à ce que nous savons faire
Un architecte n'est pas payé pour tenir des calques cohérents. Il est payé pour concevoir et dessiner : comprendre un programme, arbitrer un plateau, faire tenir une lumière, un flux, un budget dans un plan qui se construit. Toute heure passée à réparer l'outil est une heure prise sur cela.
C'est le sens de ce que nous racontons ici. La technique a fait grandir la complexité de nos outils au point de dépasser ce qu'une équipe peut tenir à la main ; la même technique nous permet aujourd'hui de reprendre la main dessus. Le résultat ne se voit pas sur un plan. Il se voit dans le temps que nous passons à dessiner, plutôt qu'à nous demander pourquoi la vue ne suit pas.
Et maintenant
Nous en sommes là : un gabarit qui tient, une charte qui nous ressemble, et des soirées rendues au dessin. La suite, nous la découvrirons en travaillant. Nous raconterons ici ce qu'elle nous apprend.
Seize ans de projets, de marchés et de factures vivent dans notre logiciel de gestion. Pour les lire autrement que par ses écrans, il fallait passer par une porte payante et incomplète. Nous avons appris à lire directement ce qui est à nous, et nous l'avons prouvé jusqu'à l'octet avant de basculer.
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